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Qu’est-ce qu’un critique de droite ?
Pol Vandromme, en voilà un. Qu’il soit belge et mort n’y change rien. Il n’y avait pas plus germanopratin et il est toujours très présent dans l’esprit de ceux qui l’ont connu. Il a fichu le camp il y a peu à 82 ans. Les gazettes ne l’ont guère signalé. Le Bulletin célinien répare cette lacune en lui consacrant sa dernière livraison (No 311, septembre 2009). Un bouquet d’hommages de qualité dont il ressort en spadassin des lettres et en wallon équipé d’un parapluie quand il pleut à Paris. Ce passeur des Lettres disait que la gent critique littéraire se divisaient en trois espèces : ceux qui ne savent pas lire, ceux qui ne savent pas écrire, ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Ce qui était assez bien vu.Critique, journaliste, essayiste, biographe, pamphlétaire, Pol Vandromme éprouvait une passion et un enthousiasme inépuisables pour la littérature française, à condition qu’elle fut une fête et qu’elle sacrifie au style. Pas toute, évidemment. Pas Malraux qu’il exécuta dans un essai prétendant l’encadrer dès le titre entre “le mirobolant et le farfelu”. Au-delà de la littérature ”classique classique” (Saint-Simon, Stendhal et compagnie), il rangeait dans son propre panthéon de la “classique moderne” toute une bande d’écrivains dont certains lui étaient familiers. Derrière leur vrai père à tous, Georges Bernanos, question de génération et de distance, de respect aussi peut-être, on trouvait André Fraigneau, Kléber Haedens,
Roger Nimier, Michel Déon, Félicien Marceau, Marcel Aymé, Dominique de Roux, Jacques Perret, Antoine Blondin, Michel Mohrt, François Nourissier, tenus pour des rebelles ou des “libertins du siècle”. Il appelait cela “la droite buissonnière”, clin d’oeil à un opus blondinien, expression qu’il préférait à celle de “hussards des Lettres”, car il y incluait également Roger Vailland et Françoise Sagan, Marcel Moreau et Jean-Claude Pirotte, pour ne citer qu’eux. A plusieurs, il consacra des livres qui réussissaient à être admiratifs sans verser dans l’hagiographie, car le fardeau idéologique de ces héritages littéraires était parfois lourd à porter. Vandromme fut en effet parmi les premiers (avec Jean Paulhan et Etiemble) à sortir Lucien Rebatet du purgatoire pour ses Deux étendards, à en faire de même avec avec Céline dès 1963, et avec Drieu La Rochelle et Brasillach, à évoquer Simenon comme “un romancier russe de langue française“, à se faire la propagandiste du génie de Cingria, et le premier à consacrer un essai (pénétrant) au Monde de Tintin.
Son patriotisme littéraire lui faisait porter Modiano au pinacle et descendre Yourcenar. De tous, il se voulut l’inlassable intercesseur dans ses milliers d’articles à la pointe aiguë publiés notamment dans les feuilles wallones Le Rappel, L’Echo du centre, le Journal de Mons. Leur mosaïque reflète le portrait d’un esprit indépendant, frondeur jusqu’à la provocation, maurrassien critique qui ne reniait rien de ses idéaux de jeunesse, non-conformiste plutôt qu’anticonformiste, indépendant jusqu’à l’isolement, pas vraiment ennemi de la formule virtuose au risque du calembour. Lui qui était né à Charleroi et qui passa sa vie à Loverval, il se définissait comme belge de passage, provincial de Paris, français à titre étranger, citoyen de la littérature française. Un irrégulier, au fond, nostalgique d’une France giralducienne légèrement ivre d’une certaine douceur de vivre. Surtout fidèle aux valeurs qui cimentaient “ses” écrivains. Moins politiques que morales. Un certain sens de l’honneur. L’esprit porté au compagnonnage. La fidélité en toutes choses, et avant tout en amitié. Lisez Un singe en hiver et vous verrez, Blondin le montre très bien. Pour la mélancolie, voyez Monsieur Jadis du même.
Pol Vandromme était si délicieusement démodé dans ses critiques, qu’on l’eut volontiers gratifié du titre de “Monsieur Jadis de la critique”. Un vrai tempérament d’humeuriste. Du caractère dans l’écriture. Un bretteur toujours prêt à en découdre mais dans la tenue et sans jamais s’abaisser. Un chahuteur qui avait le goût de l’escouade. Grand lecteur identifiant un écrivain à l’oreille, au timbre de sa voix tel qu’il s’échappe de son livre. Tout cela en fait-il un critique de droite ? Celui-là fut en tout cas le Commynes de la droite buissonnière.Son Céline, dont il louait le “génie sauvage”, était avant tout celui de Nord, qu’il tenait pour son chef d’oeuvre, contrairement à Entretiens avec le professeur Y et D’un château l’autre, assez critiqués, pour ne rien dire des pamphlets (”Il y a du fol chez Céline, avec les phobies d’un Français moyen de l’espèce la plus stupide et la plus hargneuse”). Nul doute qu’il aurait trouvé dans la rentrée littéraire 2009 de quoi “faire hennir les constellations”, pour reprendre l’une de ses expressions favorites. C’était un critique de tempérament, qui avait inconsciemment épousé, jusqu’au pastiche parfois, le verbe de ces écrivains dont il se fit le héraut dans toutes les feuilles belges et françaises qui sollicitèrent sa prose. Alors oui, un critique de droite, certainement qui pratiquait le désespoir avec allégresse, le courage avec désinvolture, et se réfugiait dans une vision romantique de l’Histoire pour mieux la sacrifier à la littérature, encore et encore, en l’envisageant avec le panache du capitaine de Boïeldieu enfilant ses gants blancs.
(”Pol Vandromme” photo D.R.; “Galerie d’ancêtres Nrf” photo Passou ; “Antoine Blondin à Bercy” photo Robert Doisneau)
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Un prince du détachement, José Alvarez Elle a la mélancolie chevillée à l?âme, une parfaite maîtrise d?elle-même, le don de saisir le ridicule et l?abjection lorsqu?ils se pointent dans la comédie humaine, du talent pour tout et six ans de plus que le narrateur. Cette héroïne s?appelle Anna, comme celle du film de Carlos Saura Anna et les loups, et elle était sa femme. « Anna sécrète une coquille, à l?abri de laquelle croît le mal qu?elle alimente et qui la tue. Mon rôle consiste à casser quotidiennement cette coquille ». Tout le long du récit de sa descente vers l?inéluctable, on sait que la mort volontaire est au bout. Rien ni personne ne peut l?empêcher de « s?enfoncer dans la désolation avec grâce ». Le désarroi du
narrateur pour la freiner n?en est que plus poignant. Lui-même n?a-t-il pas la lucidité de se savoir inapte au bonheur ? On ne saurait dire si cela prédispose à déchiffrer l?énigme du malheur chez l?aimée. Le couple évolue dans un univers désenchanté où l?on croise des ombres familières. Une lueur, c?est « la » Callas croisée par hasard dans un restaurant ; d?un regard, elle saisit sa lassitude et enjoint Anna de ne surtout pas renoncer, mais c?est trop tard. La fin est déjà là, inscrite avant d?être écrite.
José Alvarez, auteur de ce premier roman intitulé « naturellement » Anna la nuit (217 pages, 15 euros, Grasset) est un franco-espagnol de Paris et d?un peu partout ; il a signé deux beaux-livres sous son nom et des centaines sous le nom de plume de « éditions du Regard », la maison de livres d?art, audacieuse et raffinée, qu?il dirige depuis qu?il l?a fondée il y a trente ans, après la mort de la seule femme qui eût jamais compté pour lui. Depuis, c?est un prince du détachement. Quand tant de romans sont écrits sans nécessité, celui-ci s?impose d?emblée au lecteur tant il est s?est de toute évidence imposé à son auteur. Grave dans la légèreté et léger dans la gravité. C?est toute l?élégance d?un auteur dont il suffit de secouer les pages pour en faire tomber des larmes. Elles sont pleines de gens qui ne sont plus là. Si vous cherchez quelqu?un qui vous manque, lisez-les : c?est là que vous aurez le plus de chance de le trouver absent.
(Photo Passou)
