Thales: Dassault veut installer Proglio au pouvoir

Cela devait être l’épilogue d’un bras de fer qui dure depuis deux mois entre l’État et Dassault, les deux principaux actionnaires de Thales. Lundi 22 décembre, le conseil d’administration devait entériner la nomination d’un nouveau tandem pour diriger le groupe d’armement. Un mois jour pour jour après avoir quitté la présidence d’EDF, Henri Proglio devait être nommé président non exécutif de Thales et Patrice Caine directeur général du groupe d’armement. L’affaire semblait entendue. La nouvelle direction avait été annoncée samedi 20 décembre dans la soirée par le Figaro, propriété de Dassault, deuxième actionnaire du groupe d’armement aux côtés de l’État.

Mais coup de théâtre de dernière minute : lundi matin, le conseil d’administration a été annulé, en raison du désaccord entre l’État et Dassault. « Plus personne ne veut assumer la nomination d’Henri Proglio. L’État dit à Dassault: « C’est votre candidat, donc à vous de le nommer. » Dassault réplique: « Nous ne sommes responsables que de la nomination du directeur général. » La situation est complètement bloquée », explique une source proche du dossier.

À peine annoncée, l’arrivée d’Henri Proglio à la tête de Thales n’a pas manqué de faire polémique, même si l’annonce a été opportunément faite en pleines vacances de Noël. « Comment croire que Henri Proglio se contentera d’une présidence non exécutive ? En ne le reconduisant pas à la tête d’EDF, le gouvernement semblait, pourtant, vouloir prendre ses distances avec certaines pratiques. En acceptant cette nomination, il le remet en selle à la tête d’un des groupes les plus puissants en France, en relation avec les services secrets, les marchés d’armes, les pouvoirs de l’ombre. Un monde qu’affectionne Henri Proglio », constate un connaisseur du dossier, qui se dit décontenancé par l’inconstance et l’inconséquence du gouvernement.

© Reuters

Appréhendant sans doute les réactions à cette nomination, le premier ministre Manuel Valls a fait savoir, dès l’annonce, qu’il était opposé à cette décision, alors qu’il soutenait sa reconduction à la tête d’EDF. « C’est Emmanuel Macron qui a piloté le dossier », s’est empressé de dire son entourage. Le ministre de l’économie a gardé une influence certaine sur les sujets industriels de défense et d’armement, qu’il supervisait lorsqu’il était secrétaire adjoint de l’Élysée. Mais les relations avec la famille Dassault ont toujours droit à un traitement à part au sein de l’État. C’est l’Élysée directement, en étroite collaboration avec le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, qui a géré le dossier, sans compter les multiples réseaux à côté.

Car la succession à la présidence de Thales, provoquée par la nomination surprise de Jean-Bernard Lévy, qui occupait cette fonction, à la présidence d’EDF, a donné lieu à deux mois de bras de fer, de manœuvres en coulisses, de tractations obscures, qui semblent désormais être la marque du pouvoir. Beaucoup de personnes se sont mobilisées pour la solution susceptible de mettre un terme à la dispute née entre l’État et le groupe Dassault sur le contrôle de Thales, le premier étant actionnaire à hauteur de 26,4 %, le second à hauteur de 25,3 %.

Charles Edelstenne, le patron opérationnel de Thales, n’a guère apprécié en effet d’apprendre par la presse la nomination de Jean-Bernard Lévy, sans avoir été prévenu à l’avance. Les proches de l’Élysée avaient justifié cette absence de prévenance par le besoin de garder le secret absolu sur le remplacement d’Henri Proglio à la tête d’EDF. « Il était impossible à l’Élysée d’informer le groupe Dassault par avance. Compte tenu des liens étroits qui existent entre Serge Dassault et Henri Proglio, c’était prendre le risque d’une fuite et de faire échouer cette candidature, comme toutes les autres dès qu’elles ont été rendues publiques », expliquait alors un proche du dossier.

Furieux, Charles Edelstenne a alors fait savoir qu’il se souviendrait des mauvaises manières de l’État. « Vous allez faire un swap (échange) ? », a plaisanté le président d’un grand groupe, aux lendemains de l’annonce de la nomination de Jean-Bernard Lévy et de la non-reconduction de Henri Proglio. « Et pourquoi pas ? », lui a rétorqué Charles Edelstenne. Après ce qu’il considérait comme un mauvais coup de la part de l’État, le groupe Dassault était en tout cas déterminé à renforcer son contrôle sur Thales. Une obsession du groupe, depuis sa montée au capital de Thales en 2008 (voir Sarkozy aide Dassault à prendre Thales).

La candidature d’Henri Proglio, un ami maltraité par le gouvernement selon la famille Dassault, s’est donc imposée assez vite. Dans la galaxie Dassault, l’ancien président d’EDF est une figure à part. Il entretient, de très longue date, des relations étroites avec Serge Dassault. Alors qu’il était président de Veolia, la holding de la famille, Groupement industriel Marcel Dassault (GIMD), a accepté de prendre une participation de 5 % dans son groupe afin de l’aider à stabiliser son capital. Celui-ci l’a suivi dans toutes ses tentatives de putsch pour renverser Antoine Frérot, son successeur chez Veolia, jugé trop indépendant (voir Jean-Louis Borloo : « Alain Minc m’a tuer »)

En retour, Henri Proglio a été nommé administrateur du groupe Dassault. Il a aussi été admis au « comité des sages », la poignée d’hommes amis de la famille qui doivent veiller sur le groupe et arbitrer entre les différents intérêts familiaux et industriels, au décès de Serge Dassault, alors que sa succession n’est toujours pas réglée.

Aux yeux de la famille, Henri Proglio est donc le candidat idéal pour l’aider à asseoir son pouvoir sur le groupe Thales. Qu’importe qu’il ait 65 ans, ce qui est considéré comme la limite d’âge pour remplir des fonctions de direction dans les groupes normaux. Comparé à Serge Dassault (89 ans) et Charles Edelstenne (76 ans), Henri Proglio fait figure de jeunesse. S’il le faut, Thales changera les statuts.

L’Élysée n’avait manifestement pas prévu une telle résistance. En nommant Jean-Bernard Lévy à la présidence d’EDF, il avait déjà le candidat pour lui succéder.

Patrice Caine Patrice Caine © DR

En fait, il l’a depuis 2012. Dès le départ de Luc Vigneron, démis de la présidence de Thales, des membres du gouvernement et de l’administration militent pour la nomination de Patrice Caine. Cet ingénieur, X-Mines, qui a été activement soutenu dans sa carrière par Robert Pistre, le grand faiseur de rois du corps des Mines, est entré chez Thales en 2002. Un atout, aux yeux du gouvernement, alors que les salariés demandent une candidature interne pour tourner la page de l’ère Vigneron. L’ennui est que Patrice Caine est jeune – 43 ans alors –, peu connu et qu’il n’a pas suffisamment d’expérience, selon Dassault.

De plus, deux autres candidatures internes paraissent alors beaucoup plus légitimes. « À l’époque, deux patrons de branche semblaient s’imposer pour prendre la direction de Thales : Pascale Sourisse, directrice commerciale de Thales, officiellement soutenue par l’État, et Reynald Seynec, autre commercial, ancien patron de la branche spatiale Thales Alenia Space, qui avait la préférence de Dassault. Mais David Azema (directeur de l’agence des participations de l’État – ndlr), qui pilotait la succession pour le gouvernement, voulait Patrice Caine. Il a tout mis en œuvre pour imposer son candidat. Les dés ont été pipés », raconte un ancien de Thales, témoin très proche de l’épisode.

Pour donner un aspect de transparence, les différents candidats à la direction de Thales sont alors auditionnés par un comité des nominations. Mais les réunions se tiennent au siège d’EDF, comme ce témoin le rappelle. Pourtant, Henri Proglio n’est pas administrateur de Thales, pas plus que François Roussely – l’autre ministre de la défense, ironise Jean-Dominique Merchet sur son blog Secret défense. Mais ce seront eux qui dessineront la solution. « Pascale Sourisse et Reynald Seynec ont été des leurres. Leurs deux candidatures ont servi à ce qu’ils se détruisent l’un l’autre. Ils se sont fait rouler dans la farine. Ni l’un ni l’autre n’ont obtenu le poste », raconte ce témoin. Patrice Caine emportera la mise, au moins en partie. Il n’est pas nommé alors directeur général comme le voulait David Azema. Mais il a obtenu un portefeuille très élargi pour apprendre à diriger le groupe, avec l’espoir de prendre le pouvoir dans quelques années, au départ de Jean-Bernard Lévy.  

En nommant Jean-Bernard Lévy à EDF, l’Élysée pense donc n’avoir aucun souci pour sa succession. Mais c’est sans compter avec Dassault. Dès le départ, Dassault indique qu’il souhaite conserver une direction bicéphale, avec un président et un directeur. Pour ce dernier poste, il avance le nom de son candidat : Pierre-Éric Pommellet, directeur général adjoint en charge des systèmes de mission de défense, qu’il préfère à Patrice Caine qu’il juge toujours trop jeune.

Pendant deux mois, Dassault bloque tout accord avec l’État et campe sur ses positions, comme il l’avait déjà fait en 2009, en empêchant la nomination d’Alexandre de Juniac, souhaitée par l’Élysée. Faute d’accord, le conseil est obligé de nommer comme PDG par intérim le secrétaire général du groupe, Philippe Logak. Ce proche de Jean-Bernard Lévy – il a été chez SFR – se prend même à rêver de conserver le poste, tant la situation s’éternise. Toute entente semble alors impossible. L’Élysée tient à son candidat et refuse la nomination de Henri Proglio. Dassault veut imposer ce dernier et refuse la candidature de Patrice Caine.

Mais en coulisses, beaucoup de personnes s’agitent. Cédric Lewandowski, directeur de cabinet de Jean-Yves le Drian, est un de ceux-là. Ancien conseiller d’Alain Richard (ministre de la défense pendant tout le gouvernement Jospin), il est aussi très proche de François Roussely et de Henri Proglio. Il était directeur de la division des collectivités locales chez EDF quand Jean-Yves Le Drian lui a demandé de rejoindre le ministère de la défense, lors de la formation du gouvernement en 2012. Dans les allées du pouvoir, on a vu passer aussi Alain Bauer, François Roussely et d’autres. Tous œuvrent au rapprochement des points de vue, dans l’intérêt de Thales et des deux actionnaires, naturellement. Finalement un compromis est trouvé jeudi, selon nos informations : l’État et Dassault acceptent chacun de faire une concession et en retour obtiennent la nomination de  leur candidat.

« Ces deux mois n’ont été qu’une farce pour la galerie. Dassault est arrivé exactement où il voulait : mettre Henri Proglio à la tête de Thales. Il a été aidé par des personnes qui en apparence n’ont rien en commun, et qui pourtant se connaissent bien et sont liées par ailleurs. Elles appartiennent toutes à la franc-maçonnerie. Derrière les jeux d’ombre, elles ont un but commun : assurer la mainmise des loges dans le secteur de la défense, comme cela a été fait dans l’énergie et se partager le pouvoir », dénonce cet ancien de Thales.

Henri ProglioHenri Proglio © Reuters

L’annulation à la dernière minute du conseil de Thales qui devait avaliser la nomination du tandem montre, cependant, que tout le monde ne se résout pas à laisser les pleins pouvoirs à Henri Proglio. S’il est nommé à la présidence de Thales, celui-ci sera appelé à jouer un rôle central sur l’avenir du groupe Dassault, son modèle industriel, la place de la famille après la succession de Serge, ses relations avec l’État. Ce dernier peut-il accepter cette situation, en continuant à subventionner sans rechigner le groupe Dassault, sans avoir son mot à dire ?

D’autant que Henri Proglio, bien que président non exécutif, réclame des pouvoirs élargis chez Thales. Dassault, qui compte sur lui pour asseoir solidement et définitivement son contrôle sur le groupe d’armement, a rappelé à l’État les clauses du très généreux pacte d’actionnaire qu’il avait signé au moment de sa montée dans le capital du groupe d’armement. Celui-ci lui confère un pouvoir élargi sur la direction opérationnelle, un pouvoir que la famille Dassault entend bien le voir exercé au jour le jour par Henri Proglio. Il est prévu que celui-ci ait notamment la responsabilité de la stratégie du groupe, et de tous ses marchés d’exportation. En un mot, tous les marchés d’armement. 

En dépit de la bagarre apparente, les observateurs avertis pensent que la cohabitation avec Patrice Caine peut fonctionner. « Patrice Caine a un frère, Stéphane, X-Mines lui aussi, peut-être plus brillant encore que Patrice. Il a été conseiller des affaires industrielles au cabinet d’Alain Richard avant d’être embauché par Henri Proglio un moment chez Veolia, dont il est resté très proche », pointe ainsi une personne très avertie. « Il a aussi un père, Yves Caine, qui connaît bien les milieux de la défense », poursuit celle-ci. Travaillant pendant toute sa carrière dans le BTP – il a créé sa propre société de conseil, BTP conseil international –, Yves Caine a aussi été nommé, en 1997, administrateur directeur général délégué de la Sofrinfra, filiale de la Société française des exportations de systèmes avancés (Sofresa). Cette société, aujourd’hui dissoute, a supervisé pendant des années tous les contrats d’armement à l’exportation. Elle a été impliquée dans plusieurs scandales, liés notamment à Charles Pasqua et à Karachi.

Le blocage actuel est-il appelé à durer ? Ou est-ce un dernier coup d’éclat avant d’en revenir au compromis accepté dans le secret des coulisses du pouvoir ? En 2009, une telle situation s’était déjà produite : l’Élysée, bien qu’occupé alors par Nicolas Sarkozy, et la famille Dassault n’avaient pu se mettre d’accord pendant très longtemps sur le nom du successeur de Denis Ranque. Finalement, chaque camp avait abandonné son candidat pour trouver un dirigeant de compromis. Ce fut Luc Vigneron. Les salariés de Thales s’en souviennent encore avec amertume.

BOITE NOIRECet article a été réactualisé lundi matin, après l’annulation du conseil d’administration de Thales qui devait entériner la nomination d’Henri Proglio comme président non exécutif, et de Patrice Caine comme directeur général.

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