Lutte contre le sida : ces activistes de l’ombre



Le film 120 Battements par minute est enfin sorti ce mercredi. Je l’ai vu trois fois depuis mai dernier, sans lassitude, avec ce sentiment de vivre par procuration ce qui m’avait tellement manqué il y a vingt ans quand j’apprenais seule ma séropositivité dans ma Normandie natale : la force du groupe, les choses que tu ne peux dire qu’à des personnes qui vivent la même chose que toi, des combats communs, des espoirs, des baisses de moral, des joies… Le film ne m’a pas rendue admirative de ces militants qui n’avaient de cesse de se battre : je l’étais déjà depuis longtemps, j’ai la chance d’en côtoyer certains depuis de nombreuses années…

Certains étaient à Act Up à l’époque relatée par le film, d’autres l’ont rejoint un peu plus tard… Lors de nos premières rencontres, alors que je ne travaillais pas encore pour Sidaction, j’étais complètement tétanisée… Moi la petite «provinciale-hétéro-discrète-qu’avait-pas-le-profil-d’activiste-séropo»… Je sentais ces personnes tellement pointues, tellement expertes et expérimentées, tellement combattantes, que la simple évocation d’une rencontre avec «quelqu’un d’Act Up» ou «un ancien d’Act Up» m’impressionnait au plus au point… Ils m’ont beaucoup appris, moi qui ne pouvais dire à l’époque qu’un timide : «Euh, sinon, je vis avec le VIH aussi…»

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Alors aujourd’hui, à l’occasion de la sortie du film, et après l’avoir «digéré», je ne peux m’empêcher de lire les kilomètres d’articles sur sa sortie, dans les journaux, les magazines, sur les sites internet… Des avis, des analyses, des constats, et des questions qui reviennent : «Qu’est donc devenu cet activisme ? Qu’est donc devenu Act Up ? Sur quoi se mobilisent les jeunes aujourd’hui ?»

Luttes

Le constat global est de dire que la mobilisation n’est plus la même, et qu’à part Aides et ce qui survit d’Act Up, il n’y a plus grand-chose qui se passe… Au passage, dans tous ces écrits, lorsque le nom de Sidaction est évoqué, c’est souvent pour relater le fameux clash du Sidaction 96. Un clash salutaire soit dit en passant, car si la claque financière fut importante, l’intervention de Christophe Martet avait le mérite de rappeler à la mémoire du grand public ceux que la société ne voulait pas voir… Et nous ne manquons pas de rappeler aujourd’hui que Sidaction finance Act Up depuis plusieurs années maintenant, dans la mesure de nos moyens , et que nous sommes admiratifs de leur travail sur la permanence sociale notamment. Non, Act Up n’est pas mort.

Mais ce n’est pas d’Act Up ou de Aides dont je voudrais finalement parler… Mais des autres. Des autres qu’aucun article n’a nommés, comme s’il n’y avait en France que deux associations de lutte contre le sida… Comme si l’activisme d’aujourd’hui ne pouvait être qu’une reproduction de ce que nous montre 120 Battements par minute, ou comme s’il ne passait, comme j’ai parfois pu le lire, que par les réseaux sociaux.

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Non, cet activisme aujourd’hui se joue aussi sur le terrain, au quotidien. Avec ces «autres» qui ne mènent pas des actions telles que décrites dans le film, certes, et qui ne se considèrent pas eux-mêmes comme des activistes au sens de l’Histoire d’Act Up avec un grand H… Mais des activistes du quotidien, confrontés chaque jour, chaque nuit parfois, à la précarité sociale, affective et économique des personnes vivant avec le VIH. Des activistes dans chaque région de France, métropole et outre-mer, qui font un travail de fourmi, se heurtent chaque jour à des histoires éprouvantes, harassantes, mènent des activités souvent peu valorisées ou reconnues…

Lorsque à Sidaction, nous parlons avec les équipes des 70 associations que nous soutenons encore aujourd’hui, nous pourrions écrire des pages et des pages de témoignages sur les luttes qu’elles mènent, auprès de femmes migrantes isolées, auprès de travailleuses du sexe, auprès de détenus, auprès d’usagers de drogues, auprès de jeunes gays, auprès de personnes âgées et seules, auprès de personnes transgenres… Et toutes ces personnes sont elles-mêmes fer de lance de cet activisme du quotidien.

Des luttes administratives pour obtenir les bons papiers, des luttes pour faire reconnaître ses droits, pour ne pas se voir priver de ses allocations adulte handicapé, pour avoir un endroit où dormir la nuit, pour s’occuper de leur santé, ne pas décrocher des soins, rompre l’isolement, retrouver un projet de vie, vivre aussi normalement que possible. Des luttes, aussi, pour que des financements soient maintenus à un niveau régional pour leurs associations, tout en se demandant aussi à quoi ressemblera leur avenir quand il est question de supprimer les contrats aidés

Fiers

Des luttes pour que les personnes qui habitent en province et apprennent aujourd’hui leur séropositivité ne vivent pas cela complètement seuls. Ils sont là aussi, ces activistes… Et nous en voyons de toutes générations, des jeunes et des moins jeunes, des personnes qui continuent de lutter contre le sida, chaque jour, malgré les obstacles, malgré les baisses de financement, malgré le désintérêt général grandissant sur la question du VIH… La page est trop courte pour citer toutes ces personnes dont vous ne lirez sûrement jamais le nom dans les journaux, pour citer toutes ces associations qui continuent de se mobiliser chaque jour. J’ai pourtant envie de leur dire qu’aujourd’hui, ce sont eux et elles qui me tétanisent de par leur incroyable engagement, ancien, ou plus récent (car détrompez-vous, il y a beaucoup de jeunes qui s’engagent encore aujourd’hui, lisez donc le blog du Kitambala Agité), de par leurs combats envers et contre tout, et ce sont eux et elles qui aujourd’hui ont toute mon admiration…

Allez, envie de citer au moins quelques-unes de ces associations, que nous sommes fiers de soutenir, comme l’ALS ou Cabiria à Lyon, Grisélidis à Toulouse (oui Act Up Sud-Ouest aussi, mais j’ai dit que je parlerais des autres !), Ippo ou le Gaps à Bordeaux, Arcat, le Comede, Acceptess-T, Marie-Madeleine, Actions traitements, Afrique arc-en-ciel, Afrique avenir, Basiliade, Association espoir en Ile-de-France, Entr’Aides ou Daac en Guyane, Actis à Saint-Etienne, le réseau santé Marseille sud, Sol en si, Autres regards, Nouvelle aube à Marseille, Aiutu corsu en Corse, l’ARPS à La Réunion, Envie ou Arap Rubis en Occitanie, le collectif Droits et prostitution, l’Observatoire international des prisons…

Et tant d’autres… 120 battements par minute doit être l’occasion de rappeler que nous n’avons pas baissé les bras, de rappeler la force collective (qui s’ignore parfois) de tous ces acteurs de la lutte contre le sida, dans toute leur diversité, dans tous leurs combats pour les plus exclus. Lutter contre le sida et les discriminations, un sujet plus que jamais d’actualité en 2017, alors que 6 000 personnes découvrent chaque année leur séropositivité, où que des pétitions circulent pour tenter, à nouveau, de nous interdire l’accès aux soins funéraires.


Florence Thune Directrice générale de Sidaction



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