-
La chute de Reims
Je suis comme Ségolène Royal : j’ai un petit côté mystique. Je crois aux signes. Le message d’erreur de Twitter n’est pas qu’un message d’erreur. Amis, c’est une allégorie. Evidente. Pour vous, qui est la baleine ? Attention, pas de noms ! “Ségolène a demandé qu’on se respecte, alors respectons-nous“, comme disait Martine hier à la tribune, sans ironie aucune. Cette baleine endormie, échouée, dans une molle synthèse, n’est-ce pas le parti socialiste ? Et les petits oiseaux, tous les efforts rassemblés pour la sauver, malheureusement en vain : overcapacity ?Vous me direz : “ce n’est qu’un message d’erreur“. Mais non : Nicolas Voisin me disait que même lors de l’élection d’Obama, twitter n’était pas tombé en rade. Un signe, vous dis-je. Et un signe qui m’était personnellement adressé, puisque je twittais pour la première fois. Les discours de Ségolène Royal, et de Martine Aubry, en direct grâce à LCP. Etonnant spectacle. En soi.
Étonnant spectacle que celui du Parti Socialiste ce week-end, aussi. A vous faire douter de l’efficacité de la démocratie.
Car, en vérité, faut-il vraiment moquer le fonctionnement du Parti Socialiste ? Ne fait-il pas preuve d’une rigueur démocratique et d’une transparence exemplaires ? Chez eux, les rivalités éclatent en plein jour, sous les sunlights. La tragédie se noue sous les yeux des français. On se conjure, on s’implore, on s’avertit. Mais en fin de compte, on vote véritablement, sur un peu plus de quatre motions, et l’on votera, jeudi soir, pour départager les Martine Aubry, Benoît Hamon et Ségolène Royal. A côté, le fonctionnement de l’UMP peut laisser songeur, y compris lorsqu’il s’agit de voter pour un candidat qui n’est en fin de compte opposé qu’à une candidature de témoignage. Seulement voilà : le Président de la République n’est pas socialiste.
Faut-il désespérer d’un fonctionnement démocratique ? Certes un élément pertubera l’analyse : à l’UMP, une personnalité s’imposait. Au Parti Socialiste, aucun ne se détache, sans que l’on sache vraiment si c’est parce qu’ils sont tous brillants. Ou tous médiocres.
Ségolène Royal, hier, laissait perplexe. Il y a évidemment pour moi une perplexité devant quelques effets faciles. Car il est quelque peu désagréable, inutile, et déplacé, de confisquer la République. Les socialistes étaient là en 1789, nous dit-elle. Inutile d’en discuter tant cela est historiquement dépourvu de sens. Et puis, pour justifier son jeu d’alliances, voilà qu’elle évoque “le rassemblement de tous les républicains“, le “combat de tous les républicains“. Passons.
On retrouve en tout état de cause la Ségolène Royal que nous connaissions lorsqu’elle évoque une bien peu réaliste “consultation directe” des militants sur la question des alliances. Souvenons-nous de son programme présidentiel : rien, sur les sujets clivants, qui ne puisse se résoudre par un moratoire, un débat public, ou un référendum. Pourtant, d’aucuns pouvaient penser qu’un Congrès était précisément le lieu d’un tel débat. Et puis, franchement, quand donc Ségolène Royal entend-elle organiser une telle consultation ? Est-ce avant le 1er tour que l’on peut envisager ouvertement l’hypothèse d’être minoritaire ? Une consultation peut-elle être sérieusement organisée entre les deux tours, alors qu’il faudrait encore que les parties susceptibles de s’allier se déclarent ? Et peut-on imaginer que c’est à ce moment que doit être tranchée la question de l’alliance avec François Bayrou ou Olivier Besancenot, comme si ces solutions pouvaient être interchangées ?
Et puis, il y a ce changement de ligne continu. Comme le souligne Verel, pour le militant socialiste habituel, “une candidate qui exprime une idée parce qu’elle sent que c’est ce que les gens ont envie d’entendre aujourd’hui, mais qui pourrait dire le contraire demain, c’est absolument insupportable !“. On les comprend. Ségolène Royal peut-elle être à la fois celle qui invoque les grandes luttes sociales, et jusqu’au Front Populaire (pas moins), et celle qui voyait dans la généralisation des 35h et le smic à 1500 €, des propositions “pas du tout crédibles” ? Je reprends, car oui, elle peut l’être, et elle le démontre. Mais peut-elle l’être de façon crédible ?
Et, il faut tout de même le dire car cela a son importance, peut-elle incarner véritablement le renouveau avec un phrasé aussi laborieux ?
Martine Aubry, elle, s’avérait nettement plus combative et mobilisatrice, faisant même preuve d’humour. Et les huées d’un bon tiers de la salle pendant le discours de Ségolène Royal se transformaient en standing ovation. Longue, même. Moi-même d’ailleurs, je me sentais soudainement un brin révolutionnaire. N’eût-ce été la liturgie, j’aurais même cru entendre Monseigneur Vingt-Trois, sur le travail dominical. Et sincèrement, je pouvais comprendre qu’un militant se sente autrement transporté par son intervention que par les vaines et laborieuses litanies de Ségolène Royal (”nous étions là “, “nous sommes les socialistes“).
Sur Twitter, certains s’efforçaient de soutenir qu’elle parlait pour les délégués, pour le vieux parti, pour une salle acquise et facilement enlevée. Et ma question se perdait dans les limbres twitteriennes… Car ces délégués ne sont-ils pas un tant soit peu représentatifs des militants ? A tout le moins de ceux qui prennent la peine de voter ? J’ai donc pris mon courage à deux mains et noté que les délégués sont désignés à la proportionnelle par les Congrès Fédéraux. Il eût été étonnant que les Congrès Fédéraux précèdent de trop longtemps le Congrès National et, de fait, une petite vérification permet de constater que les délégués présents à Reims - ceux qui ont hué, ceux qui ont applaudi, ceux qui se sont levés - ont été élus par les militants quelques jours seulement avant le Congrès de Reims. On peut donc les présumer représentatifs…
Pour autant, Martine Aubry peut-elle incarner un quelconque renouveau ?
Je lisais que Pierre Larrouturou et d’autres dédramatisaient le résultat du Congrès de Reims, en affirmant qu’il y aura, de toutes façons, une majorité à l’issue du vote des militants, jeudi. Il est permis d’en douter. Ne serait-ce, si je puis me permettre, que parce qu’il y a 3 candidats. S’engageront-ils alors dans une nuit de négociations pour répartir les postes ? [edit : oublié de tenir compte de l'existence d'un second tour] Si Ségolène Royal l’emporte, peut-elle vraiment imaginer mener un parti qui rejette sa personne à 70% ? Si elle échouait, imagine-t-on vraiment qu’elle contribuera loyalement aux travaux du parti ?
Nous sommes à un peu plus de 3 ans 1/2 des prochaines présidentielles. Peut-être à 3 ans de la désignation du candidat socialiste. Trois ans lui seront-ils suffisants pour surmonter ses criantes divisions ? On peut penser que les prochains mois s’avèreront aussi remuants au PS que l’ont été ces trois jours, et que le PS se condamne de nouveau à être un parti d’élus locaux, pas nationaux.
Avais-je raison de craindre devoir douter de l’efficacité de la démocratie ? Peut-être faut-il seulement douter de la modernité institutionnelle du PS, et de sa capacité culturelle à s’adapter. Il me semblait que le PS en était décidément resté à la IVème République. Pour mon camarade Jules, le vote de jeudi augurerait d’une “métamorphose” du PS, évoluant vers un modèle à la… Vème République (50 ans après, pourquoi pas ?). C’est le scénario le plus favorable, quoique je sois réservé sur la suite de ce vote.
Liberal, dans un commentaire presqu’antique, se montrait moins optimiste en considérant que les socialistes ont en fait un vrai “problème avec le leadership et la figure du chef“, syndrôme qui, il est vrai, ne touche pas des formations comme LO et la LCR.Ce n’est donc pas de la démocratie que ce Congrès incite à désespérer, mais de la faculté d’adaptation du PS… Comme me le souffle mon ami Twitter, “something is technically wrong“. Un bon diagnostic, en fin de compte.
*******
Initialement publie sur koztoujours
Tous droits reserves
Partagez votre inextinguible enthousiasme :
-
Au fil de l’eau, et de la plume
Puisqu’on ne peut tout de même pas rester inerte en observant le naufrage du PS, offrons-nous un sain intermède culturel et, soucions-nous plutôt de l’eau, puisqu’il la prend de toutes parts et que, c’est déjà ça de gagné, elle a de l’avenir, elle au moins. C’est un académicien qui vous le dit.Figurez-vous donc que j’ai un point commun avec Claire Chazal, hormis ma poitrine naissante avec l’âge : nous avons tous les deux reçu en avant-première le même livre, L’avenir de l’eau. J’en suis d’ailleurs très reconnaissant aux expéditeurs que je tiens à remercier chaleureusement. Julia, si tu me lis… Mon blog m’aura ainsi rapporté 22 € cette année. Editeurs, si vous voulez enrichir ma bibliothèque, n’hésitez pas, j’adore ça.
Si, donc, j’ai un point commun avec Claire Chazal, hormis le charme, j’ai aussi deux différences : elle a parlé du livre dans les délais1, je l’ai lu.
Et j’ai passé un bon moment. Parce que c’est possible. Oui, il est possible de passer un bon moment avec un bouquin parlant de la flotte, et sous-titré Petit traité de mondialisation II. Déjà , on commence par se dire que, si on a pas vu le I, on risque d’être paumé dans le II, mais finalement non, ça va, et puis on prend un train d’avance sur le III.
Et puis, j’ai aimé l’objet. Petit et rablé, comme moi, sa couverture est joliment illustrée, et il est fait de “papiers composés de fibres naturelles, renouvelables, recyclables et fabriquées à partir de bois issus de forêts qui adoptent un système d’aménagement durable“. Non seulement cela fait du beau papier, épais, dense, flatteur, mais rien qu’en sachant cela, je me trouvais déjà bon homme. Ensuite, j’ai apprécié le livre. J’en suis même venu à aimer Orsenna. Ah tudieu ! Quel homme, tout de même, cet Erik, qui arrive à vous passionner pour une enquête sur l’eau, à vous en faire sourire dans le RER, et rire dans le soir qui se couche !
Claire écrivait qu’il était poète, pour une histoire de “noir de la terre après l’incendie” et de “jaune de la sécheresse“. Tu parles d’une poésie. L’exemple avait le mérite de se trouver en page 57. J’ai été plus sensible à celui de la page 317 (preuve que je suis bien allé jusque là ) :
“Et puis, brusquement, alors que vous croyiez avoir épuisé tous les plaisirs connus, vous arrive un miracle, une caresse, une douceur, le souffle d’un pétale de rose juste avant qu’elle ne fane”
Il faut dire qu’Orsenna avait soudainement pêché, et abandonné là son sujet pour nous l’avouer :
“après tant de semaines obsédées par l’eau, tant de kilomètres entourés d’eau, tant de lectures n’ayant que l’eau pour sujet, j’en avais soudain marre de l’eau, de son sérieux, de sa fadeur, de sa pureté et, par-dessus tout, de son IMPORTANCE. Un impérieux besoin de PLAISIR m’était soudaine venu”
Il s’est roulé dans le Romanée Conti.
Cette propension à agrémenter son petit traité de digressions sociologiques, poétiques, politiques, géopolitiques, est aussi l’un des attraits de cet ouvrage, même si elle contribue à en faire un truc bizarre. Pas une somme sur l’eau, pas un essai politique, plutôt un carnet d’enquête. Avec Erik Orsenna, on voyage. Quand il confesse s’être endormi sous une litanie de chiffres, on le comprend, Erik, on lui pardonne : la fatigue du voyage, que l’on fait avec lui. Ensemble, on rencontre une fermière en Australie, le directeur d’une filiale française à Singapour, des chercheurs en Israël, un autre grand ponte en Chine. Et le Bangladesh. Et le Sénégal. Et l’Argentine. Et puis aussi, la Beauce.
Le Bangladesh. On redécouvre cette terrible terre qui ne semble exister que pour tourmenter les hommes, ses habitants. Là -bas, on trouve des “îles nomades“, les chars, qui émergent temporairement du Brahmapoutre, des îles que le fleuve déplace, recouvre, et qui disparaissent parfois. Y vivent des familles qui n’ont parfois pas même les 5 à 10 centimes d’euros pour payer le passeur jusqu’à la berge. Bangladesh, terre de “tous les maux du monde“, comme l’appelle Orsenna. Comment concevoir, de chez nous, l’abandon de ces hommes ?
“La pauvreté dans les chars atteint le fond, le fond du fond de la pauvreté. Vous en voulez des preuves ? (…)
En voici une autre : perdre tout lorsque survient l’inondation, tout le peu qu’on a, perdre sa vache, perdre ses chèvres, perdre, juste avant la récolte, la terre où l’on a planté, perdre sa maison, une mère, un enfant, deux enfants qui ne savent pas nager, qui n’ont pas eu le temps ni la force de s’accrocher à un arbre, tout perdre, à peine a-t-on reconstruit”
Il y a aussi, évidemment, bien évidemment, Israël et l’Autorité Palestinienne, les palestiniens accusant les israéliens de leur prendre 85% de leur eau, les israéliens accusant les palestiniens de ne pas traiter leurs eaux usées, qui se déversent chez eux.
Et puis Chongqing, qui comptait 10 000 000 d’habitants à la fin des années 80, et en comptent aujourd’hui 33 000 000… Ville construite de force au milieu de montagnes et dont le défi est de permettre une distribution normale de l’eau et un débit constant, alors que les canalisations ne cessent de monter et de descendre, ou de se briser dans des glissements de terrain…
De cet ambitieux panorama ressort notamment une idée force : il n’y aura pas de crise globale de l’eau. Le réchauffement climatique aura des effets divers et opposés selon les régions. Certaines seront plus durement touchées par la sécheresse, d’autres recevront davantage d’eau.
Il n’y a pas non plus de solution globale. Il y a des solutions diverses, des plus impressionnantes, tels les barrages, comme les plus discrètes : la récupération de la rosée sur le toit d’une école en Inde, à Sayarat où il ne pleut qu’un ou deux mois par an, grâce aux travaux du chercheur français Daniel Beysens, “le pape de la rosée“. Ainsi, de la même manière que les solutions sont diverses par leur ampleur, elles le sont par leur pertinence. Ainsi, les barrages ne seraient pas par nature mauvais, mais leur pertinence varierait selon les conditions locales. “Toute eau est liée à des lieux“.
De même, il n’y a pas à choisir entre une gestion publique et une gestion privée par principe. A cet égard, Erik Orsenna m’a foutu la trouille : après avoir de fort mauvaise foi attaqué les avocats, le voilà qui partait dans une séance de louanges à Danielle Mitterrand. Nous avons vraiment failli rompre sur ce coup-là , lui et moi. Heureusement, évoquant la carte du Mouvement des Porteurs d’Eau, nous nous sommes retrouvés : d’accord avec Erik et eux pour dire que l’eau est un bien commun, d’accord pour dire qu’il faut garantir la ressource pour les générations futures mais pas pour considérer que seule la gestion publique peut garantir l’accès à l’eau. Comme le souligne parfaitement Orsenna, il y a de par le monde des diversités de situation qui donnent tout loisir aux deux systèmes, public et privé, de développer leurs dérives : l’obsession du seul profit pour l’un, la corruption, la pléthore, les préoccupations électoralistes pour l’autre.
Et puis, cette angoisse ultime.
“Partout les surfaces cultivées manquent, partout les sols s’épuisent. Où allons-nous développer l’agriculture capable de nourrir 9 milliards d’êtres humains ? La crise globale de l’eau n’aura pas lieu. La crise de la terre commence…”
* Notes
- Le Figaro Magazine du 31 octobre 2008, page 26
*******
Initialement publie sur koztoujours
Tous droits reserves
Au fil de l’eau, et de la plume
Partagez votre inextinguible enthousiasme :
0 commentaires sur Koztoujours, tu m'intéresses !