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Guerre et paix à Saint-Germain-des-prés                                                                    Â
Pour une fois, la métaphore germanopratine dont on use et on abuse dès qu’on veut se débarrasser d’un critique ou d’un écrivain, est justifiée. Car Didier Jacob la revendique lui-même dès l’avant-propos de La Guerre littéraire (221 pages, 18 euros, Editions Héloise d’Ormesson). Il vaut d’être lu cet avant-propos, d’autant que ses trois pages sont le seul élément original du livre. Le reste nous est connu puisqu’il s’agit du recueil des billets qu’il publie chaque jeudi depuis quatre ans sur son blog Rebuts de presse à l’initiative de Patrick Fiole, le patron du site du Nouvel observateur, l’hebdomadaire où oeuvre Didier Jacob (pages Culture). J’en suis un lecteur régulier, il figure d’ailleurs en lien permanent dans la colonne de droite de la RDL. Je le lis avec d’autant plus d’intérêt, de même que le tiers livre de François Bon, que ces blogueurs littéraires ont chacun leur manière qui n’est pas la mienne. François Bon est très réactif, en écrivain qu’il est plutôt qu’en journaliste qu’il n’est pas, toujours à l’affût d’autres littératures, d’autres manières de lire et d’écrire, et il a un tropisme technologique que je n’ai pas (son blog n’est-il pas d’ailleurs sous-titré “Littérature et internet” ?).  Didier Jacob donc, puisque l’actualité de la librairie nous y invite. Le livre est né d’une idée de l’éditeur Gilles Cohen-Solal, lui-même blogueur et posteur occasionnel ici ou là sous le pseudonyme de “Gillou-le-fou” allez savoir pourquoi. Un jour, il a laissé un post à la suite d’un
rebut de presse demandant à son auteur : “Et si on en faisait un livre ?”. Jacob me l’a raconté lorsque que j’ai échangé, comme on dit, avec lui récemment à France-Info à l’invitation de David Abiker (la radio est filmée désormais). Ce qu’il fait, il est le seul à le faire. De quoi s’agit-il ? De dézinguer. Il n’en disconvient pas. Il dit vouloir désenfler les discours et les chevilles avec. C’est sa guerre littéraire en germanopratie, expression inspirée par la lecture tant de La Guerre du goût de Philippe Sollers que par Guerre au cliché de Martin Amis. Ses armes ? L’ironie, le pied de nez, la pirouette, selon lui. La haine, la méchanceté, l’aigreur, la jalousie selon ses victimes. Toujours les mêmes : Christine Angot, Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy, Jacques Attali, Frédéric Beigbeder, Florian Zeller, Alain Finkielkraut… Les membres de l’Académie Française et ceux de l’Académie Goncourt ne sont pas en reste. Autant de têtes de turc pour celui qui se dit “Ratatouille journaliste”. Eux le voient d’un autre oeil. C’est normal.
  On le dit méchant, ce qui n’a pas de sens en l’espèce : un critique ne juge pas un livre par gentillesse ou par méchanceté mais en fonction d’un absolu de la littérature, peu importe ce qu’on en pensera. Il dit tenir une “sorte de braderie” où l’on croise régulièrement les indigènes germanopratins. C’est là qu’il mène ses petites actions commandos (d’où la guerre littéraire) à travers des articles “écrits au papier de verre” qui lui valent de figurer en bonne place parmi les critiq
ues traînés dans la boue (un honneur) dans Ennemis publics de Zig et Puce. Il voit d’ailleurs dans ce livre “une réaction pour contrôler l’incontrôlable, ce qui s’écrit à leur sujet sur la Toile ; c’est une tentative d’intimidation vis à vis de ce contre-pouvoir qui leur échappe”.   Le fait est que ça se relit bien ; c’est souvent très drôle car notre germanoprathe a de l’esprit, de l’humour, qu’il est vache et caustique. Le plus souvent, cela relève moins de la critique que de la chronique sur la vie littéraire, mi-courriériste mi-pamphlétaire, comme on savait l’être autrefois dans les gazettes. Pas très sérieux, mais qu’est-ce qui est sérieux dans la comédie littéraire ? Le phénomène plus étonnant à observer est encore le dédoublement du DJ. Car il y a bien un DJ des champs et un DJ des villes. Dans les pages du Nouvel Observateur, il a le ton et la plume d’un jour
naliste culturel ardent dans ses admirations (les grands Américains, Virginia Woolf, Pierre Michon…); sur son blog, il flingue à tout va. D’un côté, il se tient ; de l’autre, il se lâche. On voudrait illustrer l’autocensure qui ronge tout collaborateur d’un grand journal, et l’absolue liberté et la totale indépendance de la Toile que l’on s’y prendrait pas autrement. Si certains de ses billets paraissaient dans les colonnes du Nouvel Observateur (auquel collabore Sollers), nul doute que cela entraînerait lettres, plaintes et procès. Ce qui n’est pas le cas sur le Nouvel observateur en ligne. Il y a pourtant bien un rapport entre les deux. C’est sur cette ambiguïté que surfe double DJ à qui sa direction n’a jamais fait “la moindre réflexion” à ce propos. Didier Jacob ne songeant pas à arrêter ses rebuts de presse, ses ennemis vont devoir ronger leur frein. Mais il sait déjà ce qui le fera arrêter : non leurs menaces ou leurs pressions, mais la crainte de tomber dans le gâtisme et la redondance en raison du faible renouvellement du personnel littéraire. “C’est toujours les mêmes !” En effet...(”Si vous n’êtes pas capable d’identifier ces éminents personnages, changez de blog !” Photos Olivier Laban-Mattei/Afp/Getty images; Andy Burnham/ AP, passou et D.R.)
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Castillo y va Franco  Â
                                                  D’abord, on se frotte les yeux : Michel del Castillo et le général Franco au coude à coude sur une même couverture ? On n’y croit pas tant on attend ailleurs l’auteur de Colette, une certaine France et du dostoïevskissime Mon frère, l’Idiot, quitte à se pencher sur un destin, du côté de Federico Garcia Lorca ou de Miguel de Unamuno par exemple. Mais Franco… Soit. Dès l’entame de Le temps de Franco (320 pages, 20 euros, Fayard), on ne regrette pas d’avoir été pris à contre-pied par un auteur que l’on aime à retrouver régulièrement à chaque étape de son chemin d’écrivain. Ni historien ni biographe, Michel del Castillo a réussi là un récit qui pourrait servir de modèle à ceux qui ont en tête de renouveler le genre « Vie de… ». Car il s’agit bien au fond d’un long portrait de Francisco Franco y Bahamonde à travers lequel surgissent en filigrane, par petites touches et pointes acérées, les contradictions de son vieux pays au cours du siècle passé.    Les passions étant encore mal éteintes, il ne manquera certainement pas de lecteurs, des deux côtés des Pyrénées, pour pointer une réhabilitation derrière cette mise au point d’un Français de sensibilité espagnole. C’est que le personnage s’est si bien prêté à la diabolisation que le moindre correctif à son action au cours de ses trente sept années de règne, appuyé sur des archives patiemment examinées par les experts, apparaît comme une insupportable manifestation de
révisionnisme. Castillo, un républicain modéré gagné par le juancarlisme, ne s’est pas embarqué sans biscuit dans cette traversée de l’épopée franquiste. Il a lu et relu les bons auteurs (Bennassar, Beevor, Brenan, Nourry, Preston, Crozier, Vazquez Montalban), avant d’en faire son miel en s’autorisant parfois un souvenir personnel sur 1939 et les années 50 tel qu’il les vécut là -bas.    Son style est porteur d’une morale, privilège de ceux qui traitent l’Histoire en écrivains. Il bouscule donc les idées reçues élevées au rang de mythes : le Franco comploteur, fossoyeur de la République et fasciste auquel il oppose un Franco légaliste et loyaliste qui ne franchit le Rubicon qu’en dernière extrémité, un national-catholique typique du courant conservateur auquel l’anticommunisme tient lieu d’idéologie. Quant au franquisme, le jugement de Castillo ne se distingue pas de l’opinion partagée par nombre d’historiens : impitoyable les cinq premières années, puis sévère et pour finir, vigilant. Il a des indulgences pour ce dictateur « au sourire faussement épanoui qui lui donnait un air de ravi de la crèche » ; mais comme son personnage ne fut jamais son héros, elles ne sont en rien coupables. Ce qui ne l’empêche pas de saluer l’incontestable courage du grand soldat des combats marocains à la tête de sa bandera, déjà si caudillo, c’est-à -dire commandant et toujours en tête.
  Franco a rarement été aussi vivant que sous cette plume. Franco en général. Autant dire toutes ses facettes fondues en une seule tant il était militaire en toutes choses. Entièrement coulé dans son uniforme. « Un militaire chimiquement pur » risque même l’auteur. On découvre un
homme d’un 1,67 mètre au tempo de rumination lente, prudent dans son approche pragmatique des hommes et des événements, introverti et méticuleux, tout de sang-froid et de sens du détail, entièrement construit dès 1931, manichéen conquis par l’idée d’un choc des civilisations (christianisme contre bolchevisme), doué d’un grand sens de l’observation et obsédé par l’ordre, persuadé que l’âme espagnole s’est réfugiée dans l’Armée, et qu’il n’est de musique que militaire.   Michel del Castillo a composé ce passionnant récit en écrivain libre, dépris des mots d’ordre, icônes et institutions, ne se reconnaissant implicitement de dette qu’envers son propre roman familial et son Espagne intérieure. Car c’est un livre qui vient de loin, très loin. Franco a commencé à s’écrire en Castillo ce jour de 1939 où il a fui l’Espagne avec sa mère. Il avait 6 ans. Ainsi un écrivain peut-il être rattrapé par un livre. Comme s’il ne pouvait s’y dérober.
(Portraits du Général Franco, photos D.R.; “Michel del Castillo à l’émission Singulier”, photo Tsr/Raphaëlle Aellig)
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