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Droite, gauche

Ainsi donc il marche. Droite, gauche, droite, gauche. Il descend – droite, gauche, droite, gauche – d’un véhicule militaire comme nous aimerions tous en avoir un. Et il marche. Logique. Il n’a même pas plu, ou si peu. Comme pour marquer ce qu’il doit malgré tout encore à François Hollande. Et nous l’avons tous relevé. Et point1 le soleil. Il marche dans ce ciel qui s’est éclairci, il est beau et il va relever l’État.

Il l’a montré en quelques gestes, en quelques signes. Plus de présidence normale, Emmanuel Macron est président de la République et ça n’est pas une fonction normale. Il a endossé le costume, emprunté le command car. Il n’a pas cherché à faire peuple, comme si le peuple, parce qu’il est peuple, aimait nécessairement qu’on lui tape sur le ventre.

Il parle bien, aussi. A peu près aussi bien qu’il marche. Ces discours de soir d’élection et d’investiture nous rendent un président qui sait parler français. Foin d’élocution heurtée, de césures incohérentes. Trêve de « moi j’vais vous dire, Msieur Delahousse, la France, elle« . Oubliée la « dislocation à gauche », ce phrasé hollandien que l’on a affecté de prendre pour un effet de style lorsqu’il n’était que lourdeur. Au rencard, les anaphores : vous avez bien servi, vous avez trop servi. La langue française a d’autres richesses à offrir que la répétition.

La vérité est toujours une quête, un travail de recherche, et c’est fondamental (…) Je crois à l’idéologie politique. L’idéologie, c’est une construction intellectuelle qui éclaire le réel en lui donnant un sens, et qui donne ainsi une direction à votre action. C’est un travail de formalisation du réel. L’animal politique a besoin de donner du sens à son action. Cette idéologie doit être prise dans une technique délibérative, se confronter sans cesse au réel, s’adapter, revisiter en permanence ses principes. Je pense que l’action politique ne peut pas se construire dans une vérité unique ni dans une espèce de relativisme absolu, qui est une tendance de l’époque. Or ce n’est pas vrai. Il y a des vérités, des contrevérités, il y a des choses que l’on peut remettre en cause. Toutes les idées ne se valent pas !Emmanuel Macron

On l’observe. On lui trouve soudain des qualités, on essaie de résoudre ses ambiguïtés. Ses en même temps. Ainsi, il est disciple de Ricoeur et en même temps il a prononcé ce discours effarant du soir de premier tour. Car dans ce passionnant entretien au 1 (à lire ci-contre), non seulement il fait preuve d’une consistance que l’on désespérait de retrouver au sommet de l’Etat mais il avance des positions que je serais bien en peine de dénigrer, pour avoir tenu à peu de choses près les mêmes2.

La vérité est une quête, écrit-il, et il est heureux de l’entreprendre. Voilà qui change d’années de relativisme, de discours convenus et de philosophie de comptoir sur l’absence de vérité. Il existe bel et bien une vérité, des vérités peut-être. Il est urgent de le rappeler à une société qui n’a eu de cesse que de professer les vérités plurielles et équivalentes, avant de s’étonner benoîtement devant le conspirationnisme, les fake news et autres alternative facts.

Il dénonce les « passions tristes » des Français (également dans son discours d’investiture) et prône un « esprit de conquête », fixant à la France une « mission éminente », jugeant que « le temps est venu pour la France de se hisser à la hauteur du moment ». « Parce nous aurons rendu aux Français le goût de l’avenir et la fierté de ce qu’ils sont, le monde entier sera attentif à la parole de la France. » Je ne peux m’empêcher de penser que mes derniers écrits poussaient aussi à mettre de côté des angoisses pourtant légitimes, sûr que ce n’est que par un esprit de conquête analogue qu’on  leur apportera la meilleure réponse.

Et il y aurait matière à saisir un moment. Parmi les grandes nations occidentales, deux sont encalminées, incapables de porter un message fort au monde : les États-Unis de Trump, figés entre l’effroi et la honte, et la Grande-Bretagne occupée toute entière à détricoter pour les prochaines années. Il y a bel et bien un moment pour la France, pour une parole française.

Alors lundi matin, tandis que j’avais bien l’intention de dire merde à tous les pisse-froids, avant qu’un autre détour par les réseaux sociaux ne m’abaisse de nouveau vers l’aigreur, l’acrimonie et l’invective, j’avais bien envie que ça marche. Je pensais à la gueule que vous auriez faite, vous que j’ai croisés dans les couloirs du RER si le résultat du second tour avait été inverse, et à celle qu’aurait fait la France. Je me disais qu’il serait bien inconvenant de souiller un moment d’espérance. Je me disais qu’il était peut-être bien temps de construire ensemble, c’est-à-dire et par définition y compris avec ceux qui ne pensent pas exactement comme moi. Grand temps de « réparer la France », comme le proposait très opportunément La Croix, après des mois de campagne, des semaines de tension, et ces derniers jours de vrai déchirement. Que la possibilité de regarder l’adversaire d’hier comme un partenaire d’aujourd’hui valait la peine d’être vécue. Sans illusion sur les insatisfactions inévitables.

Certains me disent qu’il faut « faire gagner la droite ». La droite ? Laquelle ? Et puis, droite, gauche, droite, gauche… « La France, c’est tout à la fois, c’est tous les Français. C’est pas la Gauche, la France ! C’est pas la Droite, la France ! ». J’avais surtout envie de faire gagner la France, envie de marcher ensemble. Parce qu’il va bien falloir se décider un jour à former une Nation3 et cela ne peut pas être sur nos lignes uniquement.

Il y aurait de bien bonnes raisons – auxquelles j’ajouterais une ambition de réforme pour l’Europe et un gouvernement qui vient crédibiliser sa démarche – de se montrer bienveillant, à défaut de tomber en pâmoison prématurée comme certains commentateurs.

Seulement…

Seulement chez moi, le candidat d’En Marche, de loin en loin, vient d’un PS de type Montebourg et j’ai beau être ouvert, j’ai ma dignité.

Seulement, si la divergence sur le fond est assumée, quand Emmanuel Macron avait assuré que les sujets sociétaux n’étaient pas prioritaires et qu’il convenait de « donner un cadre au débat », un Benjamin Grivaux n’a pas même ménagé les apparences, et tranché le débat.

Seulement, si la meilleure façon de marcher, c’est un pied devant l’autre, le mouvement, ça ne fait pas la direction.

Seulement, installer une seule force face aux extrêmes des deux bords, c’est prendre un risque faramineux en cas d’échec.

Seulement, qu’un président ait de la consistance ne devrait être qu’un préalable, pas un motif de réjouissance.

Seulement, si croire en l’idéologie politique, croire qu’il existe des vérités et des contrevérités, que tout ne se vaut pas, est un excellent début, ce n’est qu’un début : il reste à connaître cette vérité, ces convictions, et à les partager ou non.4

Seulement il marche certes mais ce ne sont que ses premiers pas.

Seulement rien ne nous force à nous précipiter.

Il faut donner du temps au temps, comme l’exprimaient si bien François Mitterrand et Didier Barbelivien.

Alors je reste dans une prudente expectative.

Une bienveillante circonspection.

Une obligeante réserve.

Une généreuse retenue.

Un quant-à-moi débonnaire.

  1. de poindre
  2. Cf. mon chapitre Fuyons le culte des idoles ! dans Koztoujours, ça ira mieux demain
  3. « avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour faire un peuple », écrivait Renan dans Qu’est-ce qu’une Nation ?
  4. Ceci n’est pas une anaphore en « seulement ». Une répétition tout au plus

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