Dans l’été, un ami est parti.


J’ignore même si je dois encore parler de lui au présent.

Lui m’appelait « mon ami ». « Bonjour mon ami » était sa salutation matinale, il me tendait la main dans un grand sourire. Ai-je vraiment été un ami pour lui ? J’ai rencontré Filip en haut de ces marches, il y a un peu plus de trois ans. Il prenait son tour, son poste, chaque matin un peu après 9h. Plus d’une fois, alors que j’échangeais quelques mots avec sa femme, je l’ai vu arriver, sur ses béquilles, lentement, tête baissée, depuis la rue du Havre.

Filip est Roumain, entre la quarantaine et la cinquantaine. J’avoue avoir oublié son âge exact mais je me souviens seulement qu’il en faisait dix de plus. On aurait pu le confondre avec ceux que j’ai vus une fois, station Charles De Gaulle Étoile, bien debout près de la pile de béquilles qu’ils reprendraient pour aller mendier dans le métro. C’est à vrai dire ainsi que je l’ai vu, les premières fois. Mais Philippe, lui, a été amputé d’une jambe – la gangrène. On l’avait amputé aussi d’orteils au pied droit. Certaines personnes ont tellement d’emmerdes qu’on ne sait plus très bien dans quel ordre elles leur sont tombées dessus. Alors, dans le désordre peut-être, Filip avait fait un AVC, puis attrapé une Hépatite C. Comme me l’a dit sa femme, avec ses quelques mots, « c’était le communisme et, pendant le communisme, on ne faisait pas attention à ça, on prenait une seringue et on piquait dix personnes à la fois ».

Il avait chaque jour avec lui, un sac à dos, petit mais plein de rien d’autre que de médicaments, des médicaments pour trois mois. Ces derniers temps, c’était d’ailleurs l’une de ses blagues matinales : il m’invitait à partager l’« apéritif » avec lui. « Lequel tu veux, mon ami ? ». Je proposais de prendre le rose parce que c’était le plus marrant.

Ses boîtes de médicament étaient toutes écrites en roumain. Je le précise pour ceux qui penseraient que Filip venait vivre au crochet de la France et profiter de sa Sécu. De même que j’inviterais volontiers ceux qui penseraient que mendier était une facilité à passer une journée à rien faire sur des marches, ou dans le bruit, la circulation de la rue du Havre, à hauteur de pots d’échappement. Je ne suis pas un expert de la Sécu pour les étrangers, même européens. Je pourrais chercher mais ce n’est pas l’objet. Je n’attends pas un programme électoral, ni un article du Code de la Sécurité Sociale, Filip était un témoignage vivant. Filip et sa femme retournaient régulièrement en Roumanie, et pas uniquement pour des questions d’autorisation de séjour. Ils y retournaient pour voir les médecins, pour se faire prescrire les médicaments et les acheter. De mémoire, il lui en coûtait 250€ par mois – à comparer aux 320€ de salaire minimum en Roumanie, cinq fois moins qu’en France. Quand il me l’avait dit, j’avais pensé à ces quelques pièces qu’on lui donne, dont autant partait dans le voyage et les soins médicaux.

Malgré toutes ces tuiles – et ces nuits d’hiver où sa femme et lui se faisaient chasser à 4h du matin du parking dans lequel ils dormaient – Filip pourtant blaguait tout le temps. Il vous accueillait invariablement d’un grand sourire, d’un « comment ça va, mon ami ? ». Il avait une autre blague habituelle : il me demandait la météo sur mon smartphone, à Paris puis chez lui, et me disait en rigolant qu’« il dit que des conneries, ton machin ». C’est idiot, sûrement, mais il me faisait penser à ce que l’on dit du coq, emblème français : le seul animal qui, les deux pieds dans la merde, continue de chanter. Comme une vraie amitié franco-roumaine.

Moi, je venais le matin me recueillir à Saint Louis d’Antin, déposer mes soucis… mais les soucis d’un homme qui a un toit, une famille, un travail. Lui, il plaisantait, avec sa jambe coupée, ses orteils amputés, ses risques d’AVC et son hépatite C. Et puis encore sa fille qui avait divorcé, son petit-fils qui ne connaîtra pas son grand-père, et cela particulièrement le rendait bien triste. Voilà ce que je veux retenir de mon ami Filip, si seulement je peux me dire son ami. Le courage d’un homme accablé par la vie, et qui se plaignait bien peu. Il aurait pu, pourtant : on en connaît, des complaintes moins fondées.

Ai-je été cet ami pour lui ? Je ne veux pas faire de mélo, je n’ignore pas qu’il y avait aussi, dans cette apostrophe, un peu d’une façon de parler. Et je ne veux pas que, par ces lignes, vous vous figuriez que je serais quelque sorte de bon samaritain, ce n’est pas le cas. Je n’ai fait qu’aller un peu plus loin, un jour, et avec une seule personne, que de donner une pièce. Mais je préfère le dire : il y a eu plus d’un matin où cela m’a emmerdé. Plus d’un matin, arrivant au bureau, je n’ai pas eu envie de prendre le temps. Plus encore, il y a deux ans, j’ai cessé de venir me recueillir, pendant un mois peut-être, parce que je ne voulais plus passer ce temps. Quel paradoxe. On est, parfois, un peu misérable. Et puis j’y suis retourné, parce que ce temps de recueillement m’était nécessaire, parce que c’était tellement incohérent et si peu digne de ma part, et parce que je pouvais bien, au moins, lui offrir un peu de compagnie. Donner un peu de ce temps qu’en toute franchise, on gaspille par ailleurs. Essayer au moins d’écouter, à défaut de savoir quoi dire. Essayer d’être là.

Si j’écris aujourd’hui, c’est que j’ai reçu un message de Jean. Compagnon de douleurs de Filip, Jean m’a écrit hier que « notre ami Philippe est parti mourir au pays ». Je ne saurai probablement jamais quand Filip partira vraiment. Mais quoi qu’il en soit, pour moi, c’est déjà le cas. Je ne le verrai plus, je n’aurai pas de nouvelles. Filip est parti, il doit être en train de suivre sa chimiothérapie, sans illusion sur son issue.

Filip est parti, qui a passé plus de quinze ans de sa vie sur les marches d’une de nos églises. Et ce n’est pas une vie. On jalouse souvent ceux du dessus. Mais le vertige me prend de voir ceux qui n’ont rien quand finalement j’ai tout. Pourquoi lui, et pas moi ? Pourquoi suis-je né en France, et lui en Roumanie ? Je ne me le reproche pas, ce serait absurde, je ne culpabilise pas, ce serait inutile. Mais je ne peux pas l’ignorer. « C’est pas juste, la vie » me disait sa femme. Et j’étais d’accord avec elle. Elle n’est pas juste, la vie. En les écoutant, j’ai bien souvent pensé aux Béatitudes, « bienheureux les affligés car ils seront consolés », mais je n’ai jamais pu le leur dire, à sa femme et à lui. Comment aurais-je pu oser leur dire cela, du haut de toute ma chance dans la vie ?

Filip est donc parti, à qui laissera-t-il un souvenir, parmi les milliers qui passaient chaque jour devant lui ? Je peux essayer un peu et j’écris pour cela. Pour ne pas oublier le visage de Filip, le sourire de Filip, la voix de Filip et aussi son courage. Pour que reste à quelques-uns l’image de Filip, l’image d’un de ces petits qui sont les Siens. Pour que nous voyions aussi les autres Filip, y compris ceux n’ont pas le goût, les deux pieds dans la merde, de blaguer encore. Ceux qui sont légitiment harassés. Et aussi ceux dont les prénoms seraient plus « exotiques ».

Mon ami Filip avait une autre idée fixe, qui lui tenait à cœur, et qui me touche. Il était chrétien, orthodoxe. Quand approchait Pâques, il ne me demandait plus seulement la météo mais les dates du carême, et la date de la Pâques orthodoxe. Il espérait qu’un jour, nous tous, chrétiens, puissions fêter Pâques ensemble, le même jour. Il trouvait stupide, et il avait raison, que ce ne soit pas le cas. Je penserai à Filip quand viendra le carême, je penserai à lui quand nous prierons pour l’unité des chrétiens, je penserai à lui le matin, en montant les marches, à Saint Louis d’Antin.

Et si je peux, laissez-moi recommander à votre prière, avec l’ami Jean, l’ami Filip, qui est parti mourir au pays.



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