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Castillo y va Franco  Â
                                                  D’abord, on se frotte les yeux : Michel del Castillo et le général Franco au coude à coude sur une même couverture ? On n’y croit pas tant on attend ailleurs l’auteur de Colette, une certaine France et du dostoïevskissime Mon frère, l’Idiot, quitte à se pencher sur un destin, du côté de Federico Garcia Lorca ou de Miguel de Unamuno par exemple. Mais Franco… Soit. Dès l’entame de Le temps de Franco (320 pages, 20 euros, Fayard), on ne regrette pas d’avoir été pris à contre-pied par un auteur que l’on aime à retrouver régulièrement à chaque étape de son chemin d’écrivain. Ni historien ni biographe, Michel del Castillo a réussi là un récit qui pourrait servir de modèle à ceux qui ont en tête de renouveler le genre « Vie de… ». Car il s’agit bien au fond d’un long portrait de Francisco Franco y Bahamonde à travers lequel surgissent en filigrane, par petites touches et pointes acérées, les contradictions de son vieux pays au cours du siècle passé.    Les passions étant encore mal éteintes, il ne manquera certainement pas de lecteurs, des deux côtés des Pyrénées, pour pointer une réhabilitation derrière cette mise au point d’un Français de sensibilité espagnole. C’est que le personnage s’est si bien prêté à la diabolisation que le moindre correctif à son action au cours de ses trente sept années de règne, appuyé sur des archives patiemment examinées par les experts, apparaît comme une insupportable manifestation de
révisionnisme. Castillo, un républicain modéré gagné par le juancarlisme, ne s’est pas embarqué sans biscuit dans cette traversée de l’épopée franquiste. Il a lu et relu les bons auteurs (Bennassar, Beevor, Brenan, Nourry, Preston, Crozier, Vazquez Montalban), avant d’en faire son miel en s’autorisant parfois un souvenir personnel sur 1939 et les années 50 tel qu’il les vécut là -bas.    Son style est porteur d’une morale, privilège de ceux qui traitent l’Histoire en écrivains. Il bouscule donc les idées reçues élevées au rang de mythes : le Franco comploteur, fossoyeur de la République et fasciste auquel il oppose un Franco légaliste et loyaliste qui ne franchit le Rubicon qu’en dernière extrémité, un national-catholique typique du courant conservateur auquel l’anticommunisme tient lieu d’idéologie. Quant au franquisme, le jugement de Castillo ne se distingue pas de l’opinion partagée par nombre d’historiens : impitoyable les cinq premières années, puis sévère et pour finir, vigilant. Il a des indulgences pour ce dictateur « au sourire faussement épanoui qui lui donnait un air de ravi de la crèche » ; mais comme son personnage ne fut jamais son héros, elles ne sont en rien coupables. Ce qui ne l’empêche pas de saluer l’incontestable courage du grand soldat des combats marocains à la tête de sa bandera, déjà si caudillo, c’est-à -dire commandant et toujours en tête.
  Franco a rarement été aussi vivant que sous cette plume. Franco en général. Autant dire toutes ses facettes fondues en une seule tant il était militaire en toutes choses. Entièrement coulé dans son uniforme. « Un militaire chimiquement pur » risque même l’auteur. On découvre un
homme d’un 1,67 mètre au tempo de rumination lente, prudent dans son approche pragmatique des hommes et des événements, introverti et méticuleux, tout de sang-froid et de sens du détail, entièrement construit dès 1931, manichéen conquis par l’idée d’un choc des civilisations (christianisme contre bolchevisme), doué d’un grand sens de l’observation et obsédé par l’ordre, persuadé que l’âme espagnole s’est réfugiée dans l’Armée, et qu’il n’est de musique que militaire.   Michel del Castillo a composé ce passionnant récit en écrivain libre, dépris des mots d’ordre, icônes et institutions, ne se reconnaissant implicitement de dette qu’envers son propre roman familial et son Espagne intérieure. Car c’est un livre qui vient de loin, très loin. Franco a commencé à s’écrire en Castillo ce jour de 1939 où il a fui l’Espagne avec sa mère. Il avait 6 ans. Ainsi un écrivain peut-il être rattrapé par un livre. Comme s’il ne pouvait s’y dérober.
(Portraits du Général Franco, photos D.R.; “Michel del Castillo à l’émission Singulier”, photo Tsr/Raphaëlle Aellig)
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Biopic, qualité anglaise  Â
                                                            La biographie est réussie, le film qu’elle a inspiré tout autant et pourtant ils ne se ressemblent pas. C’est ce qu’on appelle un biopic (contraction de biography et de picture), une vie portée à l’écran. Toute une vie, impossible. Il faut faire des choix, donc exclure. C’est la loi du genre. Plus de 400 pages serrées, tassées et documentées ne tiennent pas en deux heures. Le réalisateur a donc fait savoir son parti pris. L’auteur a vu et a été légèrement déçu : c’est plus sentimental et moins complexe que sa biographie, laquelle se voulait intellectuelle et historique. Si un certain cinéma estampillé “qualité anglaise” vous ravit, si le XVIIIème siècle du côté de là -bas vous enchante, si les moeurs, us et costumes de l’aristocratie anglaise vous excitent, si l’histoire politique du parti whig vous intrigue et si la genèse du concept de célébrité vous passionne, alors ne ratez ni le livre d’Amanda Foreman Georgiana, duchesse de
Devonshire (traduit de l’anglais par Anne Guitton, 461 pages, 22 euros, Flammarion) ni le film qu’en a tiré Saul Dibb The Duchess qui vient de sortir. Evidemment, quand on a Barry Lyndon comme film de chevet, plus rien ne tient après de ce qui prétend s’inscrire dans le même registre. Cette mesure est impitoyable. Difficile de s’en débarrasser. N’empêche, Saul Dibb ne s’est pas trompé en concentrant l’action sur le ménage à trois imposé par William, 5ème duc de Devonshire (remarquable Ralph Fiennes), l’un des hommes les plus riches et des pairs les plus puissants du Royaume, à  sa femme Georgiana (1757-1806), fille aînée du comte Spencer (et accessoirement arrière-arrière-arrière-grand-tante de Lady Diana), délicieusement interprétée par Keira Knightley (déjà éclatante dans l’adaptation de Pride and prejudice de Jane Austen, il y a peu), séductrice, arbitre des élégances,
audacieuse, féministe avant l’heure, grande joueuse, maîtresse du futur premier ministre Charles Grey, égérie et figure de proue des Whigs, les libéraux favorables à la représentation parlementaire, en un temps où le pays dirigé par les Hanovre se tournait lentement vers la monarchie constitutionnelle, parée de toutes les grâces et toutes les vertus mais incapable de donner un héritier mâle au duc épousé à 17 ans ; et enfin la meilleure amie de celle-ci Lady Elizabeth Foster, qui excite les sens de son mari mieux qu’elle ne saurait le faire. Le résultat est convaincant. Du classique, alternant grand spectacle et intimisme, linéaire mais habile à fouiller la mélancolie du duc et l’énergie de la duchesse. S’il n’y avait que la beauté des images, des décors et des costumes, ce serait insuffisant. On ne verrait que cela. Ce ne serait qu’une reconstitution historique.
C’est l’âme qui fait toute la différence. D’après Charles Fiennes, la volonté de tourner dans les lieux même, à Somerset House à Londres, à Bath et surtout au château de Chatsworth où vivent toujours les Devonshire, a tout changé. Fiennes et les autres s’en sont imprégnés. Ils disent avoir compris leur personnage en souffrant du froid de règle dans ces vastes maisons, alors qu’en studio, ils n’auraient rien ressenti. Pas de doute : le secret d’un artiste, c’est l’imprégnation. Au départ, la vie et l’oeuvre de la duchesse de Devonshire étaient une thèse d’histoire made in Oxford, encouragée par l’historienne Antonia Fraser. Mais peu de thèses ont connu une telle fortune : après s’être métamorphosée en biographie en succès (prix Whitbread), elle est devenue un beau-livre, puis un documentaire pour la la BBC et un autre pour Channel 4, une pièce pour la radio, enfin un film à grand spectacle. Avec le résultat de ses prochaines recherches, consacrées aux britanniques engagés dans la guerre de Sécession, ce sera un peu plus difficile.
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