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Biopic, qualité anglaise  Â
                                                            La biographie est réussie, le film qu’elle a inspiré tout autant et pourtant ils ne se ressemblent pas. C’est ce qu’on appelle un biopic (contraction de biography et de picture), une vie portée à l’écran. Toute une vie, impossible. Il faut faire des choix, donc exclure. C’est la loi du genre. Plus de 400 pages serrées, tassées et documentées ne tiennent pas en deux heures. Le réalisateur a donc fait savoir son parti pris. L’auteur a vu et a été légèrement déçu : c’est plus sentimental et moins complexe que sa biographie, laquelle se voulait intellectuelle et historique. Si un certain cinéma estampillé “qualité anglaise” vous ravit, si le XVIIIème siècle du côté de là -bas vous enchante, si les moeurs, us et costumes de l’aristocratie anglaise vous excitent, si l’histoire politique du parti whig vous intrigue et si la genèse du concept de célébrité vous passionne, alors ne ratez ni le livre d’Amanda Foreman Georgiana, duchesse de
Devonshire (traduit de l’anglais par Anne Guitton, 461 pages, 22 euros, Flammarion) ni le film qu’en a tiré Saul Dibb The Duchess qui vient de sortir. Evidemment, quand on a Barry Lyndon comme film de chevet, plus rien ne tient après de ce qui prétend s’inscrire dans le même registre. Cette mesure est impitoyable. Difficile de s’en débarrasser. N’empêche, Saul Dibb ne s’est pas trompé en concentrant l’action sur le ménage à trois imposé par William, 5ème duc de Devonshire (remarquable Ralph Fiennes), l’un des hommes les plus riches et des pairs les plus puissants du Royaume, à  sa femme Georgiana (1757-1806), fille aînée du comte Spencer (et accessoirement arrière-arrière-arrière-grand-tante de Lady Diana), délicieusement interprétée par Keira Knightley (déjà éclatante dans l’adaptation de Pride and prejudice de Jane Austen, il y a peu), séductrice, arbitre des élégances,
audacieuse, féministe avant l’heure, grande joueuse, maîtresse du futur premier ministre Charles Grey, égérie et figure de proue des Whigs, les libéraux favorables à la représentation parlementaire, en un temps où le pays dirigé par les Hanovre se tournait lentement vers la monarchie constitutionnelle, parée de toutes les grâces et toutes les vertus mais incapable de donner un héritier mâle au duc épousé à 17 ans ; et enfin la meilleure amie de celle-ci Lady Elizabeth Foster, qui excite les sens de son mari mieux qu’elle ne saurait le faire. Le résultat est convaincant. Du classique, alternant grand spectacle et intimisme, linéaire mais habile à fouiller la mélancolie du duc et l’énergie de la duchesse. S’il n’y avait que la beauté des images, des décors et des costumes, ce serait insuffisant. On ne verrait que cela. Ce ne serait qu’une reconstitution historique.
C’est l’âme qui fait toute la différence. D’après Charles Fiennes, la volonté de tourner dans les lieux même, à Somerset House à Londres, à Bath et surtout au château de Chatsworth où vivent toujours les Devonshire, a tout changé. Fiennes et les autres s’en sont imprégnés. Ils disent avoir compris leur personnage en souffrant du froid de règle dans ces vastes maisons, alors qu’en studio, ils n’auraient rien ressenti. Pas de doute : le secret d’un artiste, c’est l’imprégnation. Au départ, la vie et l’oeuvre de la duchesse de Devonshire étaient une thèse d’histoire made in Oxford, encouragée par l’historienne Antonia Fraser. Mais peu de thèses ont connu une telle fortune : après s’être métamorphosée en biographie en succès (prix Whitbread), elle est devenue un beau-livre, puis un documentaire pour la la BBC et un autre pour Channel 4, une pièce pour la radio, enfin un film à grand spectacle. Avec le résultat de ses prochaines recherches, consacrées aux britanniques engagés dans la guerre de Sécession, ce sera un peu plus difficile.
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Prêtez l’oreille au dernier Lodge   Le grand Graham Greene l’avait dit une fois pour toutes : “A novel is never what it is about“. On se leurre donc à réduire un roman à son sujet. Prenez le quinzième de David Lodge La Vie en sourdine (Deaf sentence, traduit de l’anglais par Maurice et Yvonne Couturier, 410 pages, 21,50 euros, Rivages). Qu’il s’agisse du titre français ou de l’original, intraduisible car il joue sur une double homophonie, il place d’emblée la surdité du narrateur en exergue. Il n’est d’ailleurs question que d’elle et des difficultés qu’elle engendre dans la vie quotidienne durant les vingt premières pages. Une surdité acquise et non une surdité congénitale. Une saleté issue d’une mastoïdite, qui a dégénéré de manière incurable. Jusqu’à cette phrase de la page 22 qui dit tout : “La surdité est comique alors que la cécité est tragique”. Ce qui n’est pas faux. Si Oedipe s’était crevé les tympans au lieu de s’arracher les yeux, cela n’aurait pas produit le même effet sur le lecteur/spectateur.
 Nous voici donc embarqués par un maître de l’ironie à l’anglaise, au savoir-faire éprouvé par Jeu de société, Un tout petit monde, Thérapie et autres cruels romans de moeurs universitaires, pour ne rien dire de son très r
éussi instantané biographique sur Henry James dans L’auteur ! L’auteur ! Mais embarqués où au juste ? Certainement pas là où l’on croit et c’est toute la réussite de son nouveau roman, parfaite mécanique horlogère dans laquelle tout est dosé avec un sens aigu de la mesure. Le narrateur est un professeur de linguistique spécialiste de l’analyse du discours, qui privilégie la recherche sur l’enseignement afin de mieux vivre son isolement ; à la retraite, il est de plus en plus dur d’oreille, les deux oreilles en fait, ce qui ne lui permet même pas de bénéficier d’une personnalité avec un côté ombre et un côté soleil ; tant et si bien qu’il s’isole de plus en plus, ne parvenant pas toujours à maîtriser la technologie de ses oreillettes à mille euros pièce (tout le portrait de David Lodge, en fait…). Rien ne vaut la compagnie silencieuse de ses chers Dylan Thomas, Philip Larkin, Anthony Trollope - ou encore de la télévision, dont le télétexte est la planche de salut des sourds.  Sa femme tient une prospère boutique de décoration en ville et se conduit de plus en plus comme une étrangère ; leurs enfants sont élevés, mariés, casés. Il n’y a guère que son père qui lui donne du souci ; lui, le fils unique, se sent terriblement responsable de cet homm
e qui fut lui aussi un fils unique avant de devenir un père de caractère encore assez agité, qui sent son autonomie progressivement l’abandonner et glisse imperceptiblement vers la démence sénile. Jusqu’à ce qu’Alex, une étudiante plutôt avenante et légèrement déjantée, névrosée et mythomane, entreprenne le narrateur pour qu’il accepte d’être son directeur de thèse : elle prépare un doctorat d’analyse stylistique des lettres de suicidés aux niveaux perlocutoire et illocutoire… De la suite, je ne vous dirais rien, naturellement. Juste que malgré les apparences, la maladie, la vieillesse et l’approche de la mort sont le vrai thème de ce roman. Il est construit sous la forme d’un journal intime qui oscillerait entre l’autobiographie et l’ergothérapie. Non le récit apitoyé d’une dépression douce mais celui, moins complaisant, de ses contrariétés. Lisez-le, c’est… bien, c’est même très bien car on s’y installe si confortablement qu’on n’a pas envie que ça s’arrête. Un mot tout de même, qui ne déflore pas la marche de l’intrigue. Aux pages 119 et 120, Lodge évoque un fameux tableau de Goya, peut-être l’un de ses plus envoûtants, qui semble être sans rapport avec le reste de l’oeuvre de celui qui se retira dans la Quinta del sordo, la maison du sourd, théâtre de ses travaux et ses jours. Sur ses murs il se fit fresquiste. Cette peinture sera plus tard intitulé Un Chien. Ce qu’il signifie pour le narrateur de David Lodge ? “C’est une image de la surdité en tant que suffocation imminente, inévitable, inexorable”. Ce qui ne fera qu’augmenter l’inépuisable énigme de cette toile qui dégage une émotion inouïe, bouleversante même sans qu’on sache trop pourquoi.
(”Portrait de David Lodge”, photo de Murdo MacLeod ; “Un chien” 1820-1823, huile sur mur transposée sur toile, de Francisco Goya, 134×80 cm, Musée du Prado, Madrid)
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